Magali PINON-LECONTE, pourquoi AUE ?

Magali PINON-LECONTE est AUE – Adjointe au sous-directeur de l'aménagement durable - Direction de l'habitat, de l'urbanisme et des paysages, Paris.

Entretien réalisé en février 2021.


Comment avez-vous découvert ce métier ?


Personne ne m’avait jamais parlé du corps des architectes et urbanistes de l’État pendant mes études avant le cycle d'urbanisme de Sciences Po, qui a d’ailleurs préparé au concours beaucoup d'architectes, pour l’option aménagement. C'était un DESS à l’époque (Diplôme d'Études Supérieures Spécialisées), incarné par Michel Micheau qui proposait une formation pluridisciplinaire, avec des étudiants de Sciences Po, des architectes, des paysagistes, des étudiants de grandes écoles de commerce, des géographes, des étudiants de Normale Sup… Les gens venaient d'univers très différents et c'était très stimulant.


Le contenu était passionnant et ce fût une révélation pour moi de travailler sur les politiques publiques et la fabrication des territoires, au-delà de la conception d’un projet immobilier ou d’un objet architectural. J'ai compris que j'avais bien choisi ma bifurcation, car je m'y retrouvais davantage. C’est suite à ce DESS que j'ai passé le concours d'architecte et urbaniste de l’État pour poursuivre dans cette direction.


Pourquoi avoir choisi ce métier ?


Après mes études d’architecture, j'ai travaillé en tant qu'architecte salariée, dans le privé, pendant environ 7 ans, dans une agence qui travaillait en partie en Afrique dans une démarche de sobriété heureuse avant l’heure, avec l'utilisation de matériaux locaux et une architecture très contextualisée. Ils réalisaient de très beaux bâtiments, assez minimalistes (aéroports, marchés, …)


Les chantiers étaient cependant suivis par l’antenne africaine. Le travail était trop segmenté pour moi et de fait assez hors-sol. Je trouvais que les motivations de mon travail se limitaient en outre au fonctionnalisme de la réponse et à l'esthétisme du geste architectural : je dessinais certes de beaux objets architecturaux, sans doute utiles, mais sans avoir de réflexion urbaine suffisamment aboutie sur l’impact territorial et social de ces objets.


Tous les autres projets que je faisais en France étaient plutôt alimentaires dans le cadre d’opérations de promotion immobilière, pour lesquelles il y avait, là encore, assez peu de réflexion urbaine. Je ne percevais pas l’utilité politique de mon travail.


Je ne parle même pas de la dimension écologique, très peu prise en compte, en particulier à cette époque !


Cette expérience m'a justement donné l’envie de travailler davantage sur la question du sens politique de l’action territoriale, et de l'empreinte laissée sur les territoires par les projets.


Voilà pourquoi j'ai changé de métier et, franchement, je ne le regrette absolument pas.


Pourquoi vous sentez-vous utile ?


Dans le privé, j'étais confrontée à une commande guidée essentiellement par des moteurs économiques, à laquelle je répondais comme je pouvais. Je répondais, en réalité mal, à une question mal posée.


La réponse architecturale ou urbaine doit selon moi s’inscrire dans un processus plus global, du diagnostic à la réalisation. J'avais envie d'écrire la commande moi-même, d'avoir prise sur des intentions, d’évaluer les impacts de mon projet, d'être vraiment plus en amont, pour pouvoir plus facilement contribuer à la transformation politique du monde. Être au sein de l’État rend cela possible. Cela peut sembler orgueilleux mais en fait c’est l’inverse : quitter le geste architectural égocentré pour contribuer au collectif dans un environnement plus ouvert. Travailler pour des politiques publiques induit une sorte d’évidence : c’est travailler bien au-delà de soi-même en plaçant sa motivation et sa recherche de gratification dans la construction de communs.

Figure 1 : Projet Explor'ables : https://www.ecologie.gouv.fr/explorables , photographie : compte Twitter Explor'ables + mai 2019.


Que signifie pour vous être architecte urbaniste au sein de l'État ?


Nous sommes un petit corps, dont les membres arrivent plus tardivement que les autres au service de l’État, contrairement à ceux qui ont fait ce choix dès l’école. Mes armes ne sont pas celles d'un polytechnicien, par exemple, avec une tête excessivement bien faite, performante et entraînée pour manipuler des concepts, des mesures, des politiques, des outils dans tous les sens. Ces ingénieurs d’élite sont dans l'excellence : toujours bien répondre à la question posée, c'est-à-dire de façon rapide, pertinente et brillante, sans chercher à déconstruire la question à laquelle ils sont en train de répondre avec beaucoup d’efficacité.


Je trouve que la valeur des AUE est dans notre capacité à déconstruire l’évidence, à lever les biais, à regarder les choses autrement pour s’approcher, en appui ou complément des autres regards, d’une réponse aux enjeux, plus juste et surtout plus complète : nous remettons en cause les questions posées et nous mettons un peu le bazar dans toutes les certitudes. Ce pas de côté il faut savoir le construire, ne pas simplement casser le jouet pour casser le jouet. La déconstruction doit être très solide, objectivée, argumentée et nécessite de la reconstruction derrière : il faut aller jusqu'à la contre-proposition pour montrer que d'autres chemins sont possibles. Ce n'est pas si simple, mais ça vaut le coup parce que c’est utile à l’action publique, qui ne peut être univoque !


Ce rôle, je dirais même, cette expertise est compliquée et difficile à tenir et elle doit se construire dans le temps. Il faut être très modeste au départ car évidemment venant pour la plupart d’entre nous du privé ou de structures qui n’ont rien à voir avec l’État nous sommes au début étonnés, surpris et parfois naïvement critiques. C'est pour ça que je trouve intéressant d'aller dans plusieurs endroits différents, de bien découvrir l'écosystème de l'administration finalement très complexe, pour bien le comprendre, pour ne pas déconstruire à mauvais escient ou par méconnaissance, et pour mieux reconstruire, en connaissance de cause et en profitant des autres expertises, qui ne sont pas les nôtres.


Quelle est la mission qui vous tient le plus à cœur ?


Ce qui me tient à cœur est de pouvoir construire des choses sur toute la continuité de la chaîne de production de la décision. Le spectre est vraiment large au sein de l’État et c’est vraiment incroyable de se dire que nous avons une telle richesse de positionnements à portée de main.

En tant qu'architecte, nous sommes sensibles aux approches globales, nous sommes attirés par les démarches systémiques. Nous sommes d’ailleurs formés pour travailler de l'esquisse au suivi de chantier, jusqu'à la livraison des bâtiments, voire jusqu'à leur adaptation ou leur réutilisation. Beaucoup d’autres corps de l'administration n'interviennent que sur un seul maillon de la chaîne. Nous devons apporter cette expertise de la pensée globale, du penser système, en complément des expertises thématiques ou sectorielles, tout autant nécessaires, et que nous possédons d’ailleurs également pour certains d’entre nous dans nos domaines.


C'est ce que je trouve intéressant : d'aller regarder dans tous les coins de l’écosystème comment chaque élément fonctionne, pour mieux comprendre après, dans les missions où je me trouve, comment tout cela est relié et mieux penser les outils des politiques publiques qu’il faudrait concevoir ou déployer. Sans cette compréhension, certaines choses nous échappent.

Par exemple, prendre un poste au Secrétariat général (ce que je ne pensais jamais faire au début de ma carrière) m'a donné l'occasion de voir comment l’État était organisé, comment il se gérait de l’intérieur. C’est passionnant et ça donne des clés de lecture sur le jeu des acteurs ensuite, les rapports de pouvoir, en réunion ou dans les projets.


Je peux comparer à un chantier de maîtrise d’œuvre : si un architecte ne sait pas combien coûtent les matériaux, comment ils sont fabriqués ou comment ils arrivent sur le chantier, il fera un mauvais bâtiment, en termes de durabilité, de soutenabilité ou d'empreinte écologique.

Figure 2 : Les 17 Objectifs de Développement Durable (https://www.agenda-2030.fr/),

source : le baromètre 2020 des solutions durables (fondation Elyx), voir l'article : https://anabf.org/pierredangle/lemag/auteurs/pinon-leconte-magali


Est-ce que vous avez découvert une mission lors de vos postes que vous ne soupçonniez pas et que vous appréciez plus particulièrement ?


En tant qu'AUE, j'ai découvert des missions que je n'aurais pas pu découvrir ailleurs. J'ai été dans des postes surprenants pour une AUE, car je suis sans doute moins attachée que d'autres architectes à la question architecturale et urbaine prise isolément en tant que telle. C'est d'ailleurs ce qui m'intéresse : aller là où l’on ne m'attend pas, car il y a souvent des plus-values et des fertilisations croisées inattendues.


Aujourd'hui, je suis AUE depuis 20 ans déjà et je suis sûre qu'il y a encore des missions, des endroits où je pourrais aller et que je ne soupçonne pas. Je trouve ça formidable !


Même si c'est fatiguant et exigeant, le fait de changer régulièrement de poste, en tant que fonctionnaire, est une force et une chance incroyable. Nos changements de missions nous maintiennent alertes intellectuellement. C'est très important de ne pas s'enfermer dans un domaine.

Comment situez-vous votre position de fonctionnaire d’État dans la manière d’aborder le métier d’architecte, dans la matière d'architecture, dans la fabrique de la ville ?


Je crois beaucoup à la diversité donc le fait d'avoir des architectes au sein de la fonction publique d'État est une richesse. Je pense que, dans des systèmes trop monogames ou d'entre-soi, on ne produit rien de bon. Même s'il est nécessaire de développer une grande expertise sur certains points, il faut savoir s'ouvrir, se confronter, créer de la biodiversité intellectuelle et administrative.


Cette diversité que nous apportons, par rapport aux autres corps de la fonction publique, est intéressante : ne pas être tout à fait comme, sans être totalement contre non plus, mais être avec de façon complémentaire.


Quel(s) est (ou sont), pour vous, le (ou les) point(s) fort(s) du métier ?


Les questions de la transformation et du changement sont très importantes pour moi. J'ai besoin d'être dans la progression, l’amélioration et la remise en cause de ce qui va de soi, de toujours m'interroger sur ce que je fais. L'écosystème de la fonction publique d’État permet d’être dans cette constante recherche.


Au sein de l’État, certaines personnes sont plutôt dans la permanence. Elles font tourner le système, même si elles cherchent parfois à améliorer sa performance. Ça ne veut pas dire qu'elles sont réactionnaires, rétrogrades, ou conservatrices ! Elles sont dans la gestion, le fonctionnement et la permanence de l’État, et le maintien de certaines valeurs, indispensables à la stabilité de l’État.


Je trouve que cette permanence est très utile mais je pense aussi que nous avons entre les mains des outils puissants de transformation, en faveur du progrès humain et social, en faveur de la transition écologique. Pour moi, l’État, c'est un instrument de progrès, dans une vision assez républicaine, même s'il faut rester prudent sur cette notion de progrès.


Quelle a été votre journée la plus mémorable ?


Comme rencontre mémorable, j'ai eu la chance de rencontrer le chercheur François Taddei quand j'étais au CGDD (Commissariat Général au Développement Durable). Il dirige le CRI (Centre de Recherche Interdisciplinaire) et porte l’idée d’une planète apprenante. Il s'inscrit dans la philosophie très holistique des ODD (Objectifs de Développement Durable). Ses thèmes de recherche portent sur la question des apprentissages et de la formation, sur l'innovation pédagogique qui répondent bien aux défis du projet Explor'ables que je portais alors. C'est quelqu'un qui réussit à jouer du système, en étant dans le système, et à faire ce pas de côté salutaire pour le changement, avec en même temps une grande rigueur intellectuelle. C’est pour moi une sorte de phare qui éclaire des futurs possibles, en faisant le pari de l’intelligence et en misant sur les savoirs pour transformer le monde.

Figure 3 : François TADDEI, https://www.cri-paris.org/fr, photographie : l'écho des arènes (https://www.lechodesarenes.com/apprendre-au-21ieme-siecle-francois-taddei/).


Quelle est la mission la plus insolite que vous avez pu réaliser ?


Quand j'étais au service de la recherche, en administration centrale, sur le projet Paysages Territoires Transitions que j’avais conçu, j'ai passé dans ce cadre quelques jours, week-end compris, en immersion dans la communauté de l’Arche de Saint-Antoine, très engagée notamment dans la communication non violente et qui expérimente des principes de vivre ensemble dans la bienveillance et pour le bien commun. Cette immersion était organisée par le géographe Guillaume Faburel, professeur d’études urbaines à Lyon 2 et qui soutient la démarche des territorialistes en France.


Ça a été une expérience physique, sensorielle et très incarnée. C'était incroyable ! Nous étions pour ainsi dire enfermés dans ce lieu à plusieurs chercheurs, fonctionnaires et acteurs des territoires pour réfléchir sur des questions de territoires, de communautés territoriales, de collectifs locaux construits autour du projet local et de la démarche des territorialistes, qui vient d'Italie.


Cette expérience m'a vraiment marquée : vivre des concepts, des idées sur un territoire, les éprouver pour mieux les concevoir, les construire, et les déconstruire ! C’était tellement loin de nos méthodes et de nos fonctionnements où nous passons beaucoup de temps à réfléchir assez loin du terrain, de façon théorique et conceptuelle. C’était même assez perturbant parce qu’intimement engageant, mais quelle expérience inoubliable et singulière !

Figure 4 : l'Arche de Saint-Antoine, photographie : site officiel de l'Arche :

https://www.arche-sta.com/ + 2015 ; séjour organisé dans le cadre de l'école d'été des territorialistes : http://triangle.ens-lyon.fr/spip.php?article6077

Quel est le projet que vous avez trouvé le plus stimulant ?


C’est très galvanisant de s'inscrire dans une démarche qui met en route la transition et de réfléchir aux impacts de l’action qu’on conçoit. Je prends vraiment plaisir à construire une dynamique sur le long terme d'accompagnement des fondamentaux favorables à l’émergence ou la stabilisation de territoires ou de sociétés durables. J'ai donc beaucoup aimé, tant travailler sur le projet Acteurs du changement au sein du Secrétariat général pour accompagner la création du ministère du développement durable, que construire le département Projet et veille stratégiques au sein du Commissariat général au développement durable (CGDD) puis monter le projet Explor'ables, d’identification et d’exploration de sujets émergents favorables à la transition écologique.


Sur les projets Acteurs du changement et Explor'ables, je me suis beaucoup appuyée sur les acteurs du monde de la recherche, de l'expertise et de l'éducation pour que ces projets soient robustes, basés sur de la connaissance pour aller en profondeur dans la transformation individuelle des gens. Je crois beaucoup à l'éducation, je pense que c'est vraiment la clef de tout, même si l'éducation ne suffit pas pour agir, sans pédagogie et sans connaissance, on ne peut rien faire.

Figure 5 : Projet Explor'ables : https://www.ecologie.gouv.fr/explorables , photographie : compte Twitter Explor'ables + 2017.


Quelles sont les difficultés que vous pouvez rencontrer et comment les gérez-vous ? Quel enseignement en tirez-vous ?


Je trouve qu'il est parfois difficile de quitter la posture d'architecte libéral, qui peut choisir ses projets ou qui est seul à bord, en tant que « maître » « d’œuvre », rien que ces deux mots en disent long. En tant qu'AUE, il faut accepter de se mettre au service d’un Gouvernement, d’un préfet, d’un directeur, etc. pour lesquels nous travaillons, sans être dans une relation « client ».


J'ai déjà eu des orientations données par un Gouvernement ou un préfet avec lesquelles je n'étais pas d’accord. Contrairement à l’architecte qui propose et oriente le projet, il a fallu que je m’en accommode : la loyauté vis-à-vis de la structure est extrêmement importante, il faut sans cesse se rappeler que nous travaillons pour un Gouvernement et pour tous les citoyens.


Je trouve d'ailleurs passionnant de réfléchir à la façon dont on peut répondre à des injonctions contradictoires, à inscrire des orientations politiques contextualisées ou de circonstance dans une trajectoire plus globale pour répondre aux grands enjeux qui transcendent ces situations politiques éphémères.


Je trouve d'ailleurs très rassurant, en regardant derrière moi, de constater qu'il est toujours resté quelque chose de mes actions, au-delà des changements de Gouvernement, même quand je suis partie déçue, en pensant que mon implication n'avait pas servi à grand-chose. Finalement il en reste toujours quelque chose. C'est encore plus formidable quand d'autres reprennent le projet en pensant l'avoir inventé eux-mêmes, quand ça t'échappe. Parce que cela signifie que l'idée était bonne, qu’elle a germé, poussé et, qu’elle va désormais de soi.


Être AUE, c’est pouvoir vivre tout ça sans jamais se lasser, la tâche est tellement immense, dans cet écosystème richement complexe, et pour des enjeux vraiment fondamentaux qui valent le coup d’être défendus.



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