Mélanie MORIN, pourquoi AUE ?

Mélanie Morin est AUE, adjointe à la cheffe de service, service de la territorialité - Direction départementale des territoires (DDT) de la Haute-Loire.

Entretien réalisé en mars 2021.



Comment avez-vous découvert ce métier ?


La découverte du corps des AUE est passée par celle du concours, un peu par hasard : je venais de démissionner de mon travail en agence d'architecture à Lyon donc j'étais à la recherche d'un emploi. J'avais pris la décision de ne pas retourner en agence parce que j'avais l'impression qu'en tant qu'architecte nous avions un rôle à jouer plus en amont pour réfléchir avec les collectivités quand elles sont encore aux prémices du projet.


Parmi plusieurs pistes d'évolution de carrière j'ai regardé la place qu'occupent les architectes au sein des services de l'État. C'est ainsi que j'ai découvert le concours.


Pourquoi avoir choisi ce métier : pourquoi avoir changé de métier, quel a été le déclencheur pour sauter le pas ?


L'agence dans laquelle je travaillais réalisait principalement des logements collectifs, dans des petites communes aux alentours de Lyon. Nous travaillions particulièrement avec un bailleur social, ce qui me donnait l'impression qu'une charte m'était imposée, comprenant presque le dessin finalisé des logements. Le chef d'agence, malgré son expérience, re-questionnait peu cette posture du bailleur pour affirmer notre plus-value dans la conception des logements et du projet dans son environnement. Je trouvais que nous arrivions à des incohérences, que nous ne prêtions plus assez d'attention à ce que nous concevions. Le logement devenait davantage un produit économique ! Je n'avais plus l'impression d'exercer un travail d'architecte : j'avais le sentiment d'être simple exécutante.


En quoi votre expérience antérieure vous a conduite à ce poste et en quoi a-t-elle enrichi votre métier aujourd’hui ?


Mes expériences antérieures m'aident par la diversité des programmes que j'ai pu traiter. Quand je travaillais en agence d'architecture, mon choix s'était en effet porté sur des agences qui n'étaient pas spécialisées sur un certain type de commande. J'ai ainsi acquis une lecture sur une grande diversité de projets. Elle me permet aujourd'hui d'avoir un large champ de connaissances, d'être en capacité de réfléchir le projet à différentes échelles, de donner des exemples qui font avancer.


La fabrique de la ville passe par l'articulation de tous les projets ensemble. Par exemple, parler de la revitalisation des centre-bourgs est une opportunité pour porter la transversalité, pour que tous les thèmes se croisent. Le programme Petites villes de demain participe à l’élaboration et la mise en œuvre de projets de redynamisation de territoires. Ces projets ré-interrogent la valeur donnée aux zones non bâties et l’interdépendance entre ceux-ci et l’urbain, leurs fonctions, leurs usages. Il convient que la biodiversité, l’agriculture, l’alimentation notamment fassent partie intégrante des projets de renouvellement urbain. Une frontière semble parfois exister entre chaque service lié à des thématiques alors que l’aménagement du territoire doit être pensé de manière globale.


Comment définiriez-vous les spécificités de votre rôle d’AUE ? Que signifie pour vous être architecte urbaniste au sein de l'État ?


La polyvalence me vient à l'esprit, dans le sens où aujourd'hui je travaille au sein du service de la territorialité mais je pourrais tout aussi bien occuper un poste au sein du service aménagement ou du service construction logement par exemple. C'est un peu ce que nous incarnons lorsque nous arrivons en Direction départementale des territoires.


Quelles sont vos missions actuellement ?


Ma mission principale aujourd'hui est de coordonner les missions des trois référents territoriaux du service. Elles consistent principalement en l’accompagnement des collectivités dans leurs projets, en amont, sur le terrain, en lien avec les autres acteurs, en favorisant la participation citoyenne. Nous mettons en œuvre localement les programmes de l’ANCT (Agence Nationale de la Cohésion des Territoires). L'objectif est de réfléchir aux stratégies urbaines intercommunales pour qu'elles soient plus durables avec une vision à long terme. Il s'agit parfois d'ouvrir à d'autres perspectives que celles que les élus avaient d'emblée pour le territoire. Par exemple, sensibiliser sur d'autres formes d'habitat, la qualité paysagère, architecturale des zones d'activités, la valeur du foncier agricole, la qualité des espaces publics en re-questionnant la place de la voiture entre autres, le renouvellement urbain en centre-bourg... En tant que service déconcentré, nous sommes un interlocuteur privilégié pour les collectivités. Il reste important de bien définir le rôle des différents acteurs de l’aménagement du territoire et l’articulation de nos missions.


Figure 1 : Paysage de la Haute-Loire, photo : Mélanie Morin.


Nous sommes également le relais des informations nationales. Il s'agit d'un rôle de facilitateur sur le terrain mais pas que : nous impulsons, nous incitons à certaines démarches pour faire réfléchir sur l’aménagement du territoire sous différents angles.


Au sein du service de la territorialité, il n'y a pas de rôle régalien, pas d'avis à rédiger. Nous venons en appui des services métiers qui ont eux un rôle régalien. Par exemple, nous pouvons apporter une analyse paysagère, une analyse territoriale.


Quelle est la mission qui vous tient le plus à cœur ?


Dans les éléments qui me tiennent à cœur, j'ai découvert que nous ne sommes pas strictement liés à une commande : nous pouvons aussi la créer. C'est d'ailleurs pour moi une plus-value des architectes au sein de l'État : notre capacité à penser projet nous permet d'insuffler cette dynamique. Ce point m'importe beaucoup, nous avons en effet une marge de manœuvre et une possibilité de proposer des actions, des démarches en matière d'aménagement du territoire afin de traiter de sujets de fond. Ces sujets sont à travailler entre services et toujours au bénéfice des collectivités, du territoire et de ses habitants, pour leur apporter un éclairage sur des alternatives plus résilientes, un regard autre sur leurs projets.


En ce moment, avec le CAUE (Conseil d'Architecture, d'Urbanisme et de l'Environnement) et avec le service construction logement de la DDT, nous entamons un travail sur le sujet de la rénovation énergétique pour voir comment sensibiliser aux matériaux bio-sourcés, dans une démarche co-construite avec les collectivités. Cela questionne le développement de filières locales, l’approvisionnement de matériaux, toute la chaine finalement. Nous voulons montrer collectivement que nous sommes en capacité de monter un projet où chacun joue un rôle. Nous souhaitons associer des élus réceptifs pour porter des projets démonstrateurs et faire écho dans d'autres endroits. C'est un projet encore au stade de prémices.


Est-ce que vous avez découvert une ou des missions que vous ne soupçonniez pas et que vous appréciez particulièrement ?


Je n'imaginais pas faire autant de management dans le cadre de mes missions : je m'imaginais plus dans la production. Je pensais pouvoir créer une cohésion d’équipe rapidement et avancer pour être davantage proactive dans l’accompagnement des territoires.


Je passe aussi beaucoup de temps sur des tâches administratives, comme la rédaction de notes pour tenir informée la préfecture ou la sous-préfecture des sujets traités au quotidien. La difficulté d'écrire une note réside dans le fait de ne pas savoir la manière dont la personne va la recevoir : quelle est sa sensibilité, son niveau d’information sur le sujet. C'est un type de rédaction qui n'est pas simple à acquérir. Je crois que je m'attendais à beaucoup de formalisme, à un vocabulaire spécifique quand, en réalité, c'est surtout une question de bon sens. Après avoir rencontré les destinataires, j'ai vraiment eu le sentiment de pouvoir entrer dans le cœur du sujet. Il faut apprendre à se mettre à la place de son lecteur qui reçoit beaucoup de courriers et sur des sujets très divers.


Quel est pour vous le point fort (ou les points forts) du métier ?


Le point fort que je perçois est cette marge de manœuvre sur l'aménagement du territoire que je cherchais. Cela permet de pouvoir réfléchir à l'échelle du territoire, sur des sujets de fond, à des échelles beaucoup plus grandes que celles du projet architectural, en étant en amont lorsque les choses se décident.


Je trouve aussi vraiment enrichissant de voir comment interagir avec les autres acteurs de l'aménagement sur le territoire : les PNR (Parcs Naturels Régionaux), le CAUE, le service d'ingénierie départemental de la Haute-Loire, les autres services de l'État. Cela nécessite de beaucoup échanger, de saisir les opportunités pour travailler ensemble et pérenniser cette méthode de travail au sein du service. Nos missions de service public nous donnent un intérêt commun pour essayer de défendre un aménagement du territoire cohérent qui réponde aux enjeux actuels de la transition écologique. Je suis convaincue que nous pouvons être davantage force de propositions en étant unis pour porter le même discours.


Pouvez-vous évoquer un événement ou une journée mémorable (négatif comme positif) ?


Il s'agit plutôt de dossiers que j'ai pu mener et qui m'ont marquée. Ils ont constitué des étapes, durant lesquelles j'ai pris mes marques dans le service et qui m'ont permis de mieux comprendre comment il était possible d'agir.


Par exemple, je suis arrivée dans le service l’année où le directeur du CAUE partait à la retraite. Le maintien du CAUE n’était pas assuré. En tant que membre du conseil d'administration du CAUE, nous nous devions de nous positionner sur le devenir du CAUE, analyser la situation et proposer des solutions pour garantir ses missions fondamentales. J'ai alerté ma responsable de service et la direction pour analyser notre position ensemble. Avoir leur regard était important pour mieux comprendre comment nous pouvions intervenir. Nous avons donc présenté à M. le Préfet ce dossier comme prioritaire malgré les autres sujets en cours et j'ai eu l'occasion d'argumenter pour défendre la pérennité du CAUE.

Ce dossier m'a marqué parce qu'il m'a montré que je pouvais me saisir d'un sujet, trouver une réceptivité au sein de ma hiérarchie et définir les propositions adéquates pour que le sujet soit porté en interne.


Quelles sont les relations que vous entretenez avec l'UDAP (Unité Départementale de l'Architecture et du Patrimoine) ?


Sur le dossier que je viens d'évoquer, il était primordial que le travail soit fait en coordination avec l'architecte des bâtiments de France. Le fait d'être dans le même corps facilite les discussions. Nous avons l'avantage dans le département de partager les mêmes locaux.


Sur certains dossiers, nous travaillons étroitement avec l’UDAP afin d’être complémentaires et donc élargir notre périmètre d’actions. Ce fut le cas par exemple sur l'accompagnement sur mesure pour les collectivité proposé par l'ANCT lorsqu'elle s'est mise en place. L'objectif pour le Puy-en-Velay et les communes limitrophes était de réfléchir à la mobilité entre la ville haute et la ville basse intégrée à une stratégie plus globale. Il était important d’échanger sur nos analyses avec l'architecte des bâtiments de France pour alimenter le travail de la maîtrise d'œuvre. Il s’agissait également de réfléchir à la manière de présenter l’accompagnement pour que la collectivité y voit une plus-value et que cet accompagnement intervienne en complément des démarches existantes.


Figure 2 : Vue sur la ville haute, Le Puy-en-Velay, photo : Mélanie Morin.

Quelles sont les difficultés que vous pouvez rencontrer et comment les gérez-vous ? Quel enseignement en tirez-vous ?


Dans un premier temps, j'ai l'impression de devoir être partout à la fois sans pouvoir l'être et de ne pas être assez sur le terrain. Cela pose la question de la réorganisation des sujets dans le service, le fonctionnement interne parce que les missions du service évoluent, notamment avec la création de l’ANCT.


Cette question m'entraîne vers le deuxième sujet qui est comment être efficace. La méthodologie du travail en interne est donc un enjeu. J'ai tendance à penser que la logique d'équipe, d'échange et de circulation d'informations nous permet d'optimiser notre temps de travail. Néanmoins, créer cette transversalité constitue un défi qui prend du temps mais reste essentiel.


Je n'arrive pas à identifier précisément pourquoi il s'agit d'un défi. Cela vient probablement du fait que chaque agent possède ses propres habitudes de travail, construites à travers son expérience. Les habitudes peuvent être ancrées donc la transversalité implique de sortir de sa zone de confort. C'est pourquoi, tester des méthodes collectives et montrer leurs effets positifs est en réalité un travail à part entière.


Quel est le projet/la mission que vous avez trouvé le plus stimulant ?


Les échanges au niveau national avec d'autres collègues sont stimulants. Ils offrent la possibilité d'intervenir sur des sujets de fond dans des colloques nationaux. Par exemple, j'avais eu l'opportunité d'accompagner la chargée de missions d'une commune de la Haute-Loire, Craponne-sur-Arzon dans un de ces colloques. À titre personnel, c'était doublement intéressant parce qu'il s'agissait également d'une commune que j'avais étudiée durant mon année de formation post-concours.


Figure 3 : La place principale de Craponne-sur-Arzon, photo : Mélanie Morin.


Pouvoir rapporter ce qui se passe localement et le confronter à ce qui peut être pensé nationalement est constructif. Ces échanges permettent d'avoir connaissance des leviers qui sont testés sur d'autres territoires. Certains territoires sont particulièrement moteurs et peuvent être inspirants. Cela encourage !



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