Coraline ZAKARIAN, pourquoi AUE ?

Coraline ZAKARIAN est AUE, adjointe du service urbanisme et risque à la DDTM 13 Bouches-du-Rhône, et intervenante à la formation de Lyon, en préparation au concours d'architecte et urbaniste de l'État (AUE).

Entretien réalisé le 31 mars 2021.



Comment avez-vous découvert ce métier ?


La maîtrise d’œuvre n’était pas une évidence pour moi : après mon diplôme, j’ai travaillé dans des agences d’architecture mais le travail était éloigné de mon état d’esprit. Mes missions en agence d’architecture se sont arrêtées, je me suis mise à mon compte et j’ai notamment fait des missions ponctuelles pour le CAUE (Conseil d’Architecture, d’Urbanisme et de l’Environnement). En voyant les actions menées par le CAUE, leur mission de conseil, la pédagogie, l’accompagnement des élus, j’ai eu un déclic : « c’est ce que je veux faire ». Un an après, le CAUE a recruté et j’ai obtenu un contrat. J’ai pris plaisir à répondre aux missions. J’ai intégré pleinement la notion d’intérêt général ; j’ai compris la nécessité d’accompagner les collectivités, de donner du sens aux projets de territoire portés par les élus.

C’est dans ce cadre que j’ai découvert le corps des architectes urbanistes de l’État (AUE) : la directrice de l’époque était AUE et elle m’a parlé du corps. À l’issue de mon CDD de deux ans, j’ai été encouragée à candidater au concours d’AUE. J'avais 26 ans. Je me suis renseignée sur le concours, le positionnement attendu et je ne me considérais pas encore prête et mature pour y aller.

J’ai donc continué ma route sur un poste de chargée d’études planification en agence d’urbanisme, l’AgAM (Agence d’urbanisme de l’Agglomération Marseillaise) puis dans des bureaux d’études en urbanisme, avant de finalement passer le concours d’AUE.

“ Le pavillon de Mies Van Der Rohe à Barcelone, mon déclic architectural “ © Crédit photo : EMIN AKYEL / AFP


Pourquoi avoir changé de métier, quel a été le déclencheur pour sauter le pas ?

Je n’ai pas eu le sentiment de changer de métier mais de réaliser une progression par étapes, dans la logique et la continuité de ma carrière et des postes effectués.

Après le CAUE et l’AgAM, j’ai exercé dans des bureaux d’études d’urbanisme privés, pour lesquels j’ai continué à réaliser des missions de planification, d’appui aux territoires, d’urbanisme en tant que chargée d’études principalement. Je suis montée en compétences sur les sujets. Je me suis intéressée aux politiques publiques, ce qui m’a amenée à donner du sens aux dossiers que je suivais.

Mes expériences professionnelles m’ont aussi permis de faire diverses rencontres professionnelles, dont des AUE et en particulier une personne exerçant à l’EPA (Établissement Public d’Aménagement) Euroméditerranée. Échanger sur ses missions m’a fait réaliser que devenir AUE me permettrait d’intégrer demain ce type d’établissement.

Définitivement convaincue, c’est assez naturellement que j'ai décidé de m’inscrire au concours d’AUE : pour porter les politiques publiques de l’État auxquelles j’adhère, pour porter l’intérêt général et pour exercer des missions en adéquation avec mon appétence sur nos disciplines.


Ainsi, en devenant AUE, j’ai intégré un changement de positionnement et de posture : exercer mes missions avec la casquette État notamment pour accompagner les élus, mais je n’ai pas eu l’impression de changer fondamentalement de métier notamment au regard des missions d’intérêt général suivi par un architecte

Pourquoi vous sentez-vous utile ? Quelle plus-value pensez-vous apporter en tant qu'architecte au sein de l’État ?

Je me positionne dans le jeu d’acteurs en tant qu’État, en portant les politiques publiques des différents ministères représentés en DDI (Direction Départementale Interministérielle). J’ai cette légitimité et j’arrive avec un bagage qui fait que je suis en milieu connu : je connais le travail en collectivité territoriale, l’accompagnement des collectivités, j’ai déjà porté des actions proches de nos politiques publiques, en particulier pour la planification. J’arrive aussi avec des compétences et une vision particulière, propre à nos disciplines. Nous sommes peu d’architectes urbanistes au sein des services de l’État. Nous avons une vision intégrée de l’urbanisme et de l’aménagement du territoire, dans toutes ses composantes et c’est un vrai atout.


La richesse de la fonction publique est sa diversité de profils. Les fonctionnaires viennent de formations initiales variées et diverses ce qui permet des expertises très pertinentes (hydrologues, géographes, ingénieurs…) En tant qu’architecte, nous apportons notre capacité d’activer et de mettre en corrélation toutes les politiques publiques portées par le MTE (Ministère de la Transition Écologique), grâce à notre vision transversale. Notre qualité d’architecte urbaniste offre un savoir-faire et un regard tridimensionnel pour spatialiser les enjeux du territoire. Nous avons une capacité de synthèse et d’identification rapide des enjeux. Il s’agit de notre plus-value.

Quel lien avec votre parcours professionnel antérieur : en quoi votre expérience antérieure

vous a conduit à ce poste et en quoi a-t-elle enrichi votre métier aujourd’hui ?

Je fais un lien avec mon expérience au CAUE où nous étions la porte d’entrée pour l’accompagnement des élus sur la thématique de l’urbanisme et de l’aménagement. Notre discipline est très complexe et n’est pas évidente à appréhender. Beaucoup vivent dans un environnement sans le comprendre pleinement. Nous pouvons conseiller, guider, accompagner sur la manière de prendre en compte l’écologie nécessaire au projet de territoire.


Comment définiriez-vous les spécificités de votre rôle d’AUE ? Que signifie pour vous être

architecte urbaniste au sein de l'État ?

Le projet d’aménagement et le projet urbain vivent avec leurs contraintes. Notre formation d’architecte nous a construit une vision en mode projet : la contrainte devient une composante et une aide à la faisabilité du projet. Par exemple, pour un dossier loi sur l’eau, je fais le lien avec le projet en cours et ses possibilités d’évolution, afin d’évaluer les impacts et les évolutions nécessaires pour répondre au dispositif et je transmets cette vision croisée dans mes échanges avec mes collègues.


Ma compétence d’architecte a aussi été vite identifiée comme un atout. J’accompagne parfois des collègues sur ce champ de compétence : contrôle de légalité sur la lecture de permis de construire complexes, contributions sur l’instruction pour appréhender les projets soumis à autorisation de travaux.


Quelle est la mission qui vous tient le plus à cœur ?

Actuellement je suis cheffe d’un pôle aménagement qui accompagne les collectivités sur la planification intercommunale. L’accompagnement au sein de l’État passe par l’identification des enjeux de l’aménagement du territoire et par le volet juridique, si nécessaire. Aujourd'hui, c’est une mission qui me tient à cœur car je réalise que je peux pousser des curseurs sur les thèmes sur lesquels j’ai la conviction qu’un début de changement est en cours : par exemple la lutte contre la consommation de terres agricoles, l’intégration de la notion du zéro artificialisation nette. Sur ces sujets, les politiques publiques œuvrent depuis longtemps au changement. Les discussions sont en cours depuis dix ans mais les résultats sont longs à arriver.


En 2020, je pense que la pandémie mondiale nous a prouvé la nécessité de se recentrer localement, de comprendre le fonctionnement du territoire, de repenser nos modes d’habiter, jusque dans nos logements. Nous sommes à un moment charnière pour évoluer avec un retard à combler. C’est l’opportunité d’une prise de conscience, pour passer à l’action, ou du moins pour accélérer. Je me sens aujourd’hui encore plus utile au regard du contexte de la crise sanitaire et de l’impact que peut avoir une pandémie mondiale sur l’urbanisme. Mes missions sont fondamentalement en phase avec notre situation sociétale.

Est-ce que vous avez découvert une ou des missions que vous ne soupçonniez pas et que vous appréciez plus particulièrement ?

En premier poste à l’évaluation environnementale, j’ai découvert la rencontre entre nature/environnement et aménagement. Cela a modifié mon regard : je regarde désormais systématiquement le terrain en tant que milieu, avec des habitats, une faune, une flore.


Globalement, les postes que j’ai eus rejoignent les champs disciplinaires de ma formation initiale. Mais je découvre parfois des sujets aux franges de mes missions qui me paraissent improbables sur le moment : les sangliers, la chasse, la pêche au thon... La DDTM centralise dans le département les politiques publiques de l’agriculture, l’écologie, l’intérieur. Les agents ont des univers très différents. Les premières réunions de comité de direction étaient pour moi extraordinaires. Je me rappelle notamment d’un échange entre notre directeur et le chef du service mer et environnement dans un langage lié aux compétences et aux domaines de leur exercice. Ma curiosité me fait m’intéresser à ce genre d’échanges, même si je ne maîtrise pas le sujet.

Comment situez-vous votre position de fonctionnaire d'État dans la manière d’aborder le métier d’architecte, dans la matière d'architecture, dans la fabrique de la ville ?

J’ai fait mon stage, durant l’année de formation post-concours, en DREAL (Direction Régionale de l’Environnement, de l’Aménagement et du Logement) avec les inspecteurs des sites. Il y avait une architecte urbaniste de l’État et elle comme les autres inspecteurs, de formations et d’horizons divers, était très bien formée au paysage.


Mon premier poste a été en DDTM, en pays d’Aix-en-Provence, territoire avec un paysage magnifique notamment avec le site classé Concors Sainte-Victoire labellisé Grand Site de France. Pour autant, mon service, qui faisait des avis sur PLU(i), intégrait peu les enjeux du paysage. Il balayait l’ensemble des politiques publiques portées par l’État. Le patrimoine était également absent des avis. L’AUE a un rôle à prendre, pour faire du paysage et du patrimoine des entrées fortes, en collaboration avec les ABF. J’ai été formée par le CAUE et je connais le territoire. J’ai proposé aux agents de regarder ensemble le paysage. J’ai ensuite porté le renouvellement du label Grand Site de France de Sainte-Victoire, puis j’ai suivi les Atlas de paysage départemental et régional.

À de nombreuses reprises j’ai fait part de ma formation d’architecte, cela a renforcé ma relation avec la collectivité, notamment dans la crédibilité et la confiance qui a été accordée à mes compétences.

Quel est pour vous le point fort (ou les points forts) du métier ?

Je me sens utile et j’ai devant moi une grande diversité de sujets : je me forme continuellement. Je n’arrête pas d’apprendre, et dans le même temps je dois très vite donner des éléments de cadrage, des enjeux.

Le relationnel et les partenariats sont aussi très riches : les collègues de la DDTM, les élus et agents des collectivités, les fonctionnaires de la Métropole, les architectes du CAUE, les agences d’urbanisme. Chacun est pertinent, et très professionnel.

L’État intervient en conseil ou pour des procédures, ce qui nous donne accès à des patrimoines et paysages vraiment remarquables, à des lieux magnifiques. Nous avons de très beaux domaines dans le territoire aixois, dont les portes peuvent nous être ouvertes à l’occasion de projets privés portés par les propriétaires.


Pouvez-vous évoquer un événement ou une journée mémorable (sens négatif comme positif) ?

Avec la perte de la compétence planification des communes au profit de la Métropole Aix-Marseille-Provence, certains élus se sentent dépossédés, ce que je comprends. Il arrive que nous soyons assez mal accueillis. Je pense que nous avons un rôle individuel pour renouveler l’image parfois péjorative des fonctionnaires de l’État. Un jour, lors d’une réunion en commune avec mon directeur adjoint, nous avons été reçus sous des insultes, par un élu très particulier, qui a récidivé avec d’autres agents avant de s’excuser ouvertement quelques jours plus tard. Cela ne m’a pas stupéfaite. Mon directeur adjoint a bien réagi, en demandant le respect dû aux représentants de l’État. Certains élus sont très imaginatifs.

J’ai aussi un autre souvenir. Pendant mon stage miroir de la formation post-concours, auprès d’un architecte des bâtiments de France, j’ai eu l’opportunité de visiter l’Arsenal militaire de Toulon. J’ai trouvé cette opportunité de découverte géniale ! Je garde un excellent souvenir des stages de formation, avant d’être titularisée.

Quelle est la mission la plus insolite que vous avez pu réaliser ?

J’ai été formée à l’astreinte pour le préfet en tant que haut fonctionnaire lorsque j’ai pris mon poste à la DDTM. Quatre semaines par an, je suis joignable par la préfecture jour et nuit. Avec l’héritage de l’État aménageur des infrastructures routières, la DDTM est privilégiée à l’astreinte sur la gestion routière, mais il arrive aussi qu’elle soit une porte d’entrée pour de nombreux autres sujets. Elle est en contact avec toutes les astreintes (pompiers, police, Métropole, Ville, Croix-rouge, Agence régionale de la santé, …)

“ La rue d’Aubagne, qui a marquée ma prise de poste à la DDTM ” © bwparchitects.com


Je suis donc arrivée au printemps 2018 en DDTM et en novembre j’ai effectué ma première astreinte, le vendredi qui suivait l’effondrement de deux immeubles, rue d’Aubagne, le lundi 5 novembre ! Il ne s’était écoulé que 4 jours. La gestion des premiers jours avait été réalisée par la Ville et la Métropole. Mais le vendredi, le préfet a été sollicité pour mettre à disposition une cellule de crise. La DDTM était donc attendue à la préfecture, nous avons enchaîner 3 jours de cellule de crise, de 6h à minuit, en COD (Centre Opérationnel Départemental). Le premier soir, j’ai été accompagnée par un collègue habitué aux astreintes et j’ai découvert les agents qui gèrent les crises au quotidien. Pour moi, c’était totalement nouveau.

Le samedi, je me suis présentée seule, à l’ouverture du COD : c’était mon baptême du feu. J’avais une boule dans le ventre. Mais j’ai essayé de relativiser en me rappelant mes expériences d’architecte : pour cette crise, une compétence sur le bâti et la construction était nécessaire, et cela a été ma force. J’ai passé tout mon week-end à accompagner l’évacuation des gravats, la consolidation des pignons. J’ai été adoptée très vite.


Ça s’est très bien passé, je suis aujourd’hui à l’aise en astreinte. Mais pendant un an j’ai hérité du surnom de chat noir !

Quelle est la mission que vous avez trouvé la plus stimulante ?

Les astreintes sont très formatrices et stimulantes. Nous agissons sur des sujets qui peuvent être hors de nos compétences, dans une situation de gestion de crise qui tient en haleine. Nous intégrons une équipe, nous faisons notre place dans des champs disciplinaires que nous découvrons.

Quelles sont les difficultés que vous pouvez rencontrer et comment les gérez-vous ?

Il y a des difficultés qui viennent de l’extérieur, lorsque nous nous trouvons, par exemple, face à certains élus qui ne portent pas les mêmes enjeux et politiques publiques. Tout agent de la fonction publique d’État connaît ces situations : le dialogue, la négociation et le projet sont des outils pour débloquer les situations.


Il y a aussi les difficultés liées à l’encadrement dans la fonction publique d’État. Manager peut y être délicat, avec des situations humaines et de service parfois compliqué. La dimension managériale est très présente dans les postes occupés par les AUE. Comme je suis passionnée par mon travail, j’essaye de proposer des actions en insufflant une dynamique positive, en m’appuyant sur le sens de nos missions.

Dans les deux cas, j’adopte la politique des petits pas : sensibiliser les acteurs, s'adjoindre des alliés parmi les partenaires locaux pour porter collectivement un discours, avancer doucement mais ensemble. Surtout, je relativise. Avec le retard qu’on a sur nos thématiques dans certains territoires, j’ai du travail pour les trente prochaines années, je ne suis pas prête de changer de métier !


Je pense qu’en tant que fonctionnaire d’État, nous avons un vrai point fort : la capacité à conserver dans nos missions une grande ouverture d’esprit, la possibilité d’accéder à la formation en permanence. En management, par exemple, j’ai eu accès à des formations lors de ma prise d’un poste d’encadrement. Je vais en stage régulièrement, je prends du recul, de la distance, j’écoute des gens aux profils différents avec des expériences similaires pour faire évoluer mon approche. La richesse des postes offre pour chacun une vraie opportunité de rebondir et d’évoluer, c’est passionnant.



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